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Violences scolaires : Il sera long d’arracher les racines du mal

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Régulièrement nous assistons à des flambées médiatiques sur la question des violences scolaires. Celles-ci ne se limitent malheureusement pas aux quelques cas qui s’invitent à la une des journaux. Ces violences sont à l’évidence totalement inacceptables et doivent être, une fois commises, sanctionnées comme il se doit.

Mais au-delà des réactions d’après coup, il serait tout aussi urgent pour notre société de relever le défi consistant à aller chercher et « arracher », en quelque sorte, les racines de ce mal.

Je n’aurai pas la prétention ici d’essayer de proposer une analyse exhaustive de ce phénomène et de ses causes. Mais nous devons impérativement faire l’effort de ne pas rester les yeux rivés sur tel ou tel acte.

Un certain discours qui cherche à attirer l’attention de la société sur la situation de la jeunesse a pu avoir un effet pervers, en laissant entendre que la situation était difficile, voir très difficile, pour une écrasante majorité des jeunes de notre pays. Ce faisant, on laisse penser que la situation est identique pour une très large majorité de la jeunesse.

Qu’il y ait des difficultés nouvelles pour la jeunesse, personne n’en disconviendra. Mais lors des 20 ou 30 dernières années, la rupture sociale et économique la plus dramatique au sein de notre société n’a pas eu lieu entre « la » jeunesse et la situation moyenne des adultes, mais à l’intérieur même de la jeunesse.

Et cette rupture a eu lieu sur la question du couple « réussite scolaire / accès à l’emploi ». Nous rapportant ici à des données de l’INSEE présentées par Éric MAURIN dans le récent ouvrage La peur du déclassement, il apparaît que « le surcroît d’exposition au chômage des jeunes sans diplômes par rapport aux diplômés du supérieur était de 10 points environ au milieu des années 1970 ; il dépasse aujourd’hui les 40 points, soit un quadruplement en trente ans ! L’avantage des titulaires d’un simple baccalauréat sur les personnes sans diplôme a progressé à peine moins vite au cours de la période. ». Ainsi « la source du malaise (de la jeunesse) ne réside pas dans la perte de statut subie par les diplômés, mais au contraire dans la valeur exorbitante que les diplômes ont fini par acquérir et dans l’énormité de ce qu’un échec scolaire fait perdre. ».

Nous pouvons croiser ces faits et cette analyse avec celle développée par Mathias MILLET et Daniel THIN dans leur article « École, jeunes de milieux populaires et groupes de pairs », dans l’ouvrage collectif Les bandes de jeunes. Les auteurs, sur la base d’enquêtes de terrain, interrogent la question de savoir si les modes de socialisation par les pairs qui ont cours dans la jeunesse, et sous certaines formes spécifiques au sein de la jeunesse des quartiers populaires, sont causes ou conséquences de l’échec scolaire et d’une certaine forme de défiance, voir d’agressivité, vis-à-vis de l’institution scolaire et de celles et ceux qui la font et qui y réussissent.

Sans entrer dans les détails de cette étude, celle-ci tend à indiquer que la violence symbolique très forte de l’échec scolaire au vu de la place centrale dans la société, au sein des familles, des classements scolaires, engendre des processus de disqualification symbolique, de stigmatisation et d’auto-stigmatisation, qui renforcent considérablement la place pour ces jeunes en échec scolaire de la socialisation par les pairs.
« les modalités et le contenu (culturels) des relations entre pairs s’enracinent dans le déficit symbolique creusé par l’école et trouvent largement à se définir en contrepoint du scolaire. (…) La question des sociabilités juvéniles populaires ne peut être dissociée de la nouvelle centralité de l’école, tant sur le plan de la construction des destinées sociales des individus que sur celui de la définition des attributs symboliques de la personne. Elle ne peut être dissociée non plus de la progression, jusque dans les catégories sociales les moins scolarisées, de l’importance de l’école, de la légitimité des ses classements et de l’élévation des aspirations scolaires. »

Défaire ces cercles vicieux, qui s’alimentent aussi dans certains cas, notamment ceux ayant la faveur des médias et de nos peurs collectives, de la ghettoïsation réelle de certains quartiers, du recul organisé de la présence institutionnelle, de l’effacement voulu ou non, conscient ou non, de nombre de comportements symboliques des adultes, et d’autres réalités sociales et économiques encore, demandera bien autre chose que des caméras, des portiques de sécurités, des unités d’intervention, des peines toujours plus lourdes pour les enfants délinquants.

Et non seulement la situation nous impose autre chose, mais peut-être devrions nous commencer par vouloir autre chose, par vouloir une société bien différente de celle qui laisse ainsi certains de ses enfants… ?

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